L’Envie
L'envie constitue un affect archaïque. Elle se distingue de la jalousie par sa relation. La jalousie se concrétise dans un rapport triangulaire impliquant la peur de perdre un objet aimé au profit d'un rival, une situation triangulaire que l’on retrouve dans le complexe d’Œdipe que l’on abordera un peu plus tard. L'envie, elle, implique une relation comportant une dualité, focalisé sur la destruction ou le désir de ce que détient l’autre c’est-à-dire à ce qui se rapporte à ses qualités, à ses privilèges, perçu comme supérieures. Il peut y avoir également une notion d’injustice ou une impossibilité à assimiler la différence dans la possession de ce que l’Autre détient. L’envie se focalise sur l’objet en tant que tel et non sur l’être.
L’inconscient collectif possède une dimension aliénante, perçue comme légitime, c’est d’ailleurs ce que l’on nomme le Surmoi.
Cet inconscient collectif, c’est le monde de l’Autre (Lacan). On peut assister à un lien entre le désir de reconnaissance et l’envie. Un sujet (1) joui d’un objet. Cet état, donne envie à un autre sujet (2). Il désire posséder, par-dessus tout cet objet. C’est l’état que semble procurer cet objet qui va pousser le sujet (2) à vouloir obtenir et posséder l’objet. C’est une action portée vers le futur, il présuppose les bienfaits de l’objet en contemplant le désir de l’Autre. On s’aperçoit dans la clinique, que le fantasme et le phantasme déclenche le mécanisme de défense « projection » mais la distance entre la réalité perçue ou celle de l’Autre et celle vécue, lorsque l’objet pas encore possédée devient acquit, peut plonger le sujet dans la déception, une forme, qui coagule avec la dépression (la déception des attributs que l’on corroborait à l’objet). Mais ce désir remplit un certain « manque à être » et l’objet de l’Autre semble remplir, une part d’illusion. Cette fonction provoque une certaine méprise dans l’obtention et l’acquisition de l’objet. Le fantasme s’appuyant sur sa structure, celle du phantasme dissocie la valeur réelle de l’objet et la jouissance du sujet (1). Le sujet (2) se méprend sur la « valeur » du désir en se confondant sur le désir du sujet (2), et par là-même dénature l’objet convoité. Cet objet, pourtant identique, ne peut être associer avec la même analogie les deux sujets car ces derniers ne peuvent être clowné, du moins jusqu’à présent… Les vertus de l’objet perçues par le sujet (2), provoqué inconsciemment par le sujet (1) va déclencher une forme de dissociation dans la valeur réelle de l’objet. Il en de même dans tout rapport à l’objet. Et cette dissociation qui corrobore à l’envie compris dans le désir porte une faille si le phantasme de la cure n’est pas abouti. Cette faille de nature narcissique se rapporte au traumatisme, celle du sujet (2).
Mélanie Klein au cours de son œuvre « Envie et Gratitude (1957) » situe l’envie au cœur du développement précoce du bébé et offre un éclairage différent. Elle l’observe dans l’expression d’une pulsion de mort dirigée vers le sein maternel qui répond à un besoin archaïque et une pulsion primaire. Le nourrisson n'envie pas seulement le lait pour se nourrir, mais il envie la capacité de l'objet à donner la vie et à apaiser la souffrance selon Klein. Le processus défensif consiste alors à attaquer symboliquement la source de ce bienfait. L'objectif inconscient de l'envie n'est pas de posséder l'objet, mais de le gâcher ou de le déprécier afin qu'il ne suscite plus de sentiment d'infériorité. Cette dynamique crée une haine envieuse. Notons tout de même que l’envie adopte des mécanismes de défense différent selon le trauma du sujet. Un sujet a dû faire face à la dépression de manière prépondérante durant toute son enfance. Pour faire face à son envie, l’esprit, enclin à la dépression, adopte des conclusions et des positions moins ambivalentes, se rapprochant plus naturellement du manichéen pour pouvoir se définir dans la réalité qui concerne le soi et l’Autre.
D'un point de vue narcissique, l'envie émerge d'une blessure liée à l'insuffisance du moi, un décalage dans l’équilibre de la balance du « surmoi » et du « ça ». Elle puise sa genèse dans le « ça » mais elle est alimentée par le « surmoi » du sujet. La réussite ou la beauté d'autrui agit comme un miroir révélant au sujet ses propres manques. Pour protéger son intégrité narcissique, l'individu peut recourir à la dévalorisation de l'autre. Dans cette perspective, l'envie est une tentative désespérée de rétablir un équilibre interne en rabaissant l'idéal que l'autre représente.
La psychanalyse freudienne classique a introduit l'envie du pénis comme un moment de la construction de la féminité, lié à la reconnaissance d'une différence anatomique interprétée comme une perte (pour la petite fille). Par la suite, d’autres psychanalystes ont proposé le concept d'envie de l'utérus, suggérant que les hommes éprouvent une envie équivalente face à la possibilité de procréer de la femme. S’opposant à la théorie freudienne, ce concept soulignent comment l'envie s'ancre dans la perception dans chacun des genres et des individus.
L'apport de Sigmund Freud concernant l'envie s'articule principalement autour du complexe d’Œdipe, un passage primordial dans la construction de l'identité sexuelle et de la dynamique de la frustration pour l’enfant. Contrairement à de nombreux théoriciens qui verront l'envie comme une pulsion de destruction, Freud l'aborde comme une réaction à la perception d'un sentiment d’infériorité et l’entrée dans la symbolique.
Dans la volonté de Freud d'expliquer le développement psychosexuel, l'envie apparait au moment de la découverte de la différence des sexes. Pour la petite fille, l'observation de l'anatomie masculine déclenche ce que Freud nomme le complexe d'envie du pénis. Cette envie ne doit pas être comprise uniquement au sens littéral, mais comme le désir de posséder l'attribut qui symbolise la puissance et l'activité dans la culture de l'époque.
Ce sentiment d'avoir été lésée entraine deux conséquences majeures selon la métapsychologie freudienne. D'une part, une hostilité envers la mère, tenue pour responsable de cette absence, et d'autre part, un déplacement du désir vers le père. Dans cette perspective, l'envie est un moteur de changement d'objet affectifetuneétape nécessaire à l'entrée dans le complexe d'Œdipe féminin.
Freud relie également l'envie au sentiment de haine. Dans son texte « Pulsions et destins des pulsions », il explique que la haine est plus ancienne que l'amour. Elle nait de la réaction primordiale du moi narcissique face au monde extérieur qui lui impose des besoins et des frustrations.
L'envie émerge, par exemple, lorsque le sujet perçoit chez l'autre une satisfaction ou une intégrité qui lui manque. Le moi vit « l'excellence » de l'autre comme une agression. L'envie est ici une tentative de défense contre le sentiment de manque : en haïssant l'objet qui possède ce que l'on n'a pas, le moi tente de nier sa propre dépendance et sa propre limitation.
Un aspect moins connu de la vision freudienne concerne le lien entre l'envie et le sentiment de justice. Dans « Psychologie des masses et analyse du moi », Freud suggère que l'exigence d’égalité au sein d'un groupe est une réaction défensive contre l'envie. Puisque les individus ne peuvent pas tous posséder l'objet de leur désir ou être le préféré du chef, ils s'unissent dans une revendication de traitement égal. La justice sociale serait ainsi une transformation de l'envie initiale : si je ne peux pas avoir plus que les autres, alors personne ne doit avoir plus que moi. L'envie est ainsi sublimée en une exigence de cohérence collective.
Pour Freud, l'envie est intrinsèquement liée au manque et à la castration symbolique. Elle marque la fin de l'illusion de toute-puissance narcissique. Si elle est une source de souffrance, elle est aussi ce qui force l'individu à sortir de lui-même pour se confronter à la réalité de l'autre et à l'organisation de la société.
Si on considère ces hypothèses, on constate que l’envie se construit avant l’avènement de la jalousie. Elle exclut l’Autre sujet et se concentre exclusivement sur l’objet de l’Autre en écartant l’existence de sa présence. Il dissocie la jouissance de cet être au sujet et corrobore celle-ci à l’objet. Cet objet fusionne avec son désir et constitue une certaine dimension perverse (voir DCM perversion) qui concerne la dissociation entre plaisir et le sujet, permettant la liaison entre le phantasme, l’objet et sa jouissance (la dimension perverse s’écarte ici du rapport sadomasochiste du DSM). La réelle perversion s’articule dans la distance de la perception de chacun. Lorsque cette distance s’avère être un trou béant, on évoquera un état dissociatif entre deux sujets. La grande particularité, présentement est que les deux sujets ignorent cette perversion. Seul l’objet, inerte, la subira, dans le mouvement pulsionnel qui s’associe à l’envie.
Pour Lacan, l'envie trouve sa source dans le stade du miroir. L'enfant se constitue en s'identifiant à une image complète de lui-même, mais cette image est située à l'extérieur de lui, dans le miroir ou dans l'autre (un semblable hors de lui-même qui lui ressemble). L'envie naît de cette aliénation fondamentale. Le sujet s'aperçoit que l'autre semble posséder une complétude que lui-même ne ressent pas.
L'une des notions lacaniennes les plus célèbres est que le désir de l'homme est le désir de l'autre. L'envie n'est pas le désir d'un objet, mais le désir de ce qui fait que l'autre désire ou est désiré. L'envie naît de cette aliénation fondamentale : le sujet s'aperçoit que l'autre semble posséder une complétude que lui-même ne ressent pas. L'autre est alors perçu comme celui qui a pris la place que le sujet voudrait occuper. C’est la satisfaction apparente de l’autre lié à la possession d’un certain objet qui va motiver son action.
Dans la vision freudienne, l'envie du pénis est liée à l'objet réel. Pour Lacan, le pénis devient le Phallus, un signifiant purement symbolique. L'envie n'est plus le regret de ne pas avoir l'organe, mais la souffrance de ne pas être le Phallus, c'est-à-dire l'objet qui comblerait le manque de la mère. L'envie est donc une quête de reconnaissance et une lutte pour occuper une place symbolique.
Lacan introduit le concept d'objet petit a pour désigner l'objet cause du désir, ce petit quelque chose qui manque toujours, qui ne peut se situer dans l’objet lui-même, ce qui s’échappe à travers le langage. L'envieux imagine que l'autre possède cet objet, qu'il détient le secret d'une jouissance totale et durable.
Alors que chez Freud l'envie est une réaction à une perte ou une absence, chez Lacan, elle est la preuve que le sujet est divisé par le langage. L'envie est le signe que le sujet cherche sa propre consistance dans le regard ou dans la possession de l'autre. L'envieux ne veut pas l'objet de l'autre, il veut être l'autre pour ne plus ressentir son propre vide intérieur. La différence majeure réside dans le passage de l'anatomie à la topologie. Pour Freud, l'envie est liée à ce que l'on a ou n'a pas (avoir). Pour Lacan, l'envie est liée à ce que l'on est ou n'est pas (être). L'envie lacanienne est une passion de l'être, une tentative de combler le manque à être en s'attaquant à l'image de l'autre qui semble, à tort, ne pas souffrir de ce manque.
Au-delà des piliers que sont Freud, Klein et Lacan nous pouvons apporter des perspectives originales qui déplacent le curseur de l'envie vers des enjeux de pouvoir, de culture ou de structure narcissique plus fine.
La protestation véhémente ou vindicative constitue un élément important avec ce qui a été énoncé jusqu’à présent. On se dirige et se focalise vers ce que l’on associe à la psychologie sociale et les répercussions psychiques compensatoires (référent Adler). C’est d’ailleurs un des éléments fondamentaux qui donne l’importance de l’inconscient collectif et de ses effets, les effets du surmoi.
Pour comprendre la protestation de certains individus, comportant à notre époque, dans le monde occidental chacun des genres, il faut aborder le sentiment d'infériorité. Chaque être nait dans un état d'impuissance radicale et de dépendance. On parle d'abord d'infériorité organique, une fragilité qui se traduit dans le corps, puis élargit son concept au sentiment d'infériorité psychique.
L'enfant se compare aux adultes et aux pairs. S'il perçoit une faiblesse, il ressent un manque de valeur. L'envie naît de cette comparaison : elle est le signal douloureux que l'autre possède une force, une autonomie ou un statut que le sujet n'a pas.
La protestation est par lequel le sujet tente de nier sa fragilité. Celle-ci s’associe symboliquement à la féminité pour affirmer une force compensatoire synonyme de la masculinité et de la puissance.
Pour le genre féminin, c'est le refus du rôle de soumission ou d'infériorité imposé par la société. L'envie n'est pas celle de l'organe masculin en tant que tel, mais celle des privilèges, de la liberté et du pouvoir social accordés aux hommes.
Pour le genre masculin, c'est la lutte contre tout ce qui, en lui, pourrait être perçu comme féminin, passif ou vulnérable. L'homme envieux de la puissance des autres redouble d'efforts pour paraître fort, dominant et invulnérable.
Sous cet angle, l'envie modifie sa fonction. Elle n'est plus une pulsion destructrice comme chez Mélanie Klein, mais plutôt un moteur de dépassement. On semble y distinguer deux possibilités. La première comprend une compensation dite saine. Le sujet utilise son sentiment d'infériorité et son envie pour se fixer des buts élevés. Il cherche à s'améliorer pour atteindre un niveau de compétence réel. La seconde apparaît comme une surcompensation ou complexe de supériorité. Le sujet, accablé par une envie trop forte et un sentiment d'impuissance insupportable, développe une attitude de domination arrogante. Il ne cherche plus à être compétent, mais à paraître supérieur aux autres à tout prix. L'envie se transforme ici en une volonté de rabaisser autrui pour ne plus se sentir inférieur.
L'envie est entretenue par la structure de la société. Si une culture valorise exclusivement la force, la compétition et la possession, elle exacerbe la protestation « véhémente » que cela provienne d’une femme ou d’un homme et dévalorise la justice. L'envie peut donc devenir alors une pathologie de la relation sociale : au lieu de coopérer, les individus entrent dans une lutte de prestige. La protestation vigoureuse peut-être le cri d'un moi qui a peur d'être écrasé et qui utilise l'envie comme un bouclier pour justifier une ambition démesurée. Le sujet prisonnier de la protestation développe des traits de caractère spécifiques nés de son envie latente, une susceptibilité extrême à la critique, un besoin constant de gagner, même dans des situations anodines, une tendance à la dépréciation systématique des succès d'autrui, une ambition rigide qui finit par isoler l'individu.
On pourrait aller plus loin, notamment dans le radicalisme, une forme de complexe fraternel. Le terroriste, manquant d’une structure familiale se projette dans une position extrémiste, voulant à tout prix devenir cet idéal représenté par une forme idéale. Notons tout de même que ce l’on évoque ici élargi cette envie par cette dualité entre deux êtres dans un rapport mère-enfant et phallus. Cet être a été maltraité comme un vulgaire objet, un déchet. Il n’a pas été entendu dans sa souffrance par l’Autre. Il a détruit la vie d’autres adultes et d’enfants. Le meurtre d’un autre enfant a peut-être été, pour lui, le meurtre de l’enfant maltraité qu’il était, dans une tentative de se défaire d’une position psychique intenable. Ce complexe introduit un ensemble de représentations et d’investissements inconscients issus des relations entre lui, défaillant, situé dans le présent et lui-même dans l’imaginaire projeté. Il permet à la personne de prendre sa place en tant que sujet désirant. Il comprend des affects d’amour, de haine, d’ambivalence et d’envie. L’archaïque désigne une forme non subjectivée de l’inconscient, un état primitif où dominent le chaos, la violence et l’incestueux. La répétition sans transformation, telle un trouble obsessionnel, semble avoir été le moteur du passage à l’acte. Le meurtre de masse du kamikaze peut évoquer, dans cette logique, le meurtre déguisé du frère, son semblable soit une forme de fratricide masqué. Sa représentation s’inverse, son image défaillante devient puissante et l’image de puissance, son semblable se projette sur l’Autre, coupable et vacillant. Le crime contre des innocents devient le bouc-émissaire de leur propre trauma. Une partie psychotique clivée de la personnalité peut créer ses propres vérités dans des scénarios délirants, que l’on pourrait associés à un schizophrène. Les profils des différentes attaques terroristes survenues ces dernières décennies démontrent, chez ceux qui ne sont ni psychotiques ni psychopathes, des personnalités fragiles, dépressives, aux parcours d’enfance chaotiques. Cette envie s’identifie à la fois à une âme parfaite et à une envie de détruire, là où l’identification et la sublimation s’entremêle à la perversion. Ce radicalisme leur a permis de sortir de cette fragilité.
L'envie est le carburant de cette réponse, poussant l'individu à une fuite en avant vers une puissance imaginaire pour échapper à la réalité de sa vulnérabilité humaine. Malgré l’horreur, elle a certainement, d’un point de vue psychologique, sa raison d’être en devenant le symptôme d’une ambivalence chancelante.
On peut aussi considérer que l'envie, dans une perspective originale (référence à Béla Grunberger) symbolise la liaison métapsychologie freudienne à une dimension biologique et prénatale. Elle devient la manifestation d'une nostalgie douloureuse pour un état de perfection perdu. On simulerait l'idée que le fœtus vit dans un état d'homéostasie totale. Dans l'utérus, tous les besoins sont satisfaits avant même de devenir des désirs : il n'y a ni faim, ni froid, ni manque de souffle. Cet état de complétude absolue constitue pour le narcissisme primaire ou narcissisme fœtal. Le sujet conserve en lui une trace inconsciente de cet état de toute-puissance où le moi et le monde ne font qu'un. Cet état est vécu comme un paradis perdu de pureté et de perfection. La naissance, puis le développement de l'enfant, marquent l'entrée dans le monde de la pulsion et de la dépendance. Le nourrisson découvre qu'il a un corps soumis à des besoins (faim, inconfort) et qu'il dépend d'un objet extérieur (la mère) pour les satisfaire. Cette dépendance est vécue comme une déchéance par rapport à la perfection fœtale.
L'envie surgit alors de cette confrontation entre le souvenir inconscient de l'élixir fœtal et la réalité de la frustration humaine. L'envieux devient celui qui reste fixé à cette exigence de complétude fœtale. Il ne supporte pas que sa satisfaction dépende de quelqu'un d'autre. L'objet (la mère, le sein, ou plus tard l'autre qui réussit) est envié (référence Mélanie Klein) non pas seulement pour ce qu'il donne, mais parce qu'il possède ce que le sujet a perdu : l'autonomie et la maîtrise de la satisfaction. L'envieux en veut à l'objet de lui rappeler, par son existence même, qu'il n'est plus tout-puissant. L'attaque envieuse vise à détruire la valeur de l'objet pour nier le lien de dépendance.
Dans cette perspective, on introduit une distinction fondamentale entre le pôle narcissique (l'aspiration à la perfection et à l'unité) et le pôle pulsionnel (le corps, le sexe, les besoins). L'envie est souvent dirigée contre la dimension pulsionnelle et créatrice de l'autre. L'envieux cherche à ramener l'autre à un état de néant ou d'inertie qui ressemble à la paix fœtale. C'est une haine de la vie en tant qu'elle est mouvement, désir et manque. L'envieux préfère que rien n'existe plutôt que d'exister dans le manque. Dans cette optique, l'envie alimente un idéal du moi démesuré (vision de Janine Chasseguet-Smirgel). Le sujet se fixe des standards de perfection impossibles à atteindre car calqués sur l'absolu prénatal (Otto Rank et Géla Grunberger). Tout succès d'autrui est alors perçu comme une insulte personnelle, une preuve supplémentaire que le sujet a été chassé de son trône. L'envie devient une tentative de restaurer l'intégrité du moi par la destruction de ce qui brille à l'extérieur. En dépréciant l'autre, le sujet essaie de retrouver, par le vide, une forme de tranquillité narcissique factice.
L'envie est alors la maladie de l'homme qui ne peut pas accepter sa condition d'être né. C'est la trace d'un refus de l'altérité et de la finitude. Guérir de l'envie, dans cette perspective, suppose de faire le deuil de la toute-puissance fœtale pour accepter d'être un sujet de désir, c'est-à-dire un sujet qui a besoin de l'autre pour exister.
L’envie s'inscrit également dans une perspective relationnelle et développementale. La rage peut s’y substituer en accompagne ses symptômes sous la forme d'une blessure profonde causée par un environnement défaillant (Heinz Kohut). L'enfant n'est pas seulement une masse de pulsions, mais un être en quête de cohésion. Pour construire un soi solide, il a besoin de certains objets (généralement les parents) pour remplir les fonctions suivantes.
Celle du miroir, le parent procure, renforce et développe la confiance du petit enfant. Le parent doit refléter avec enthousiasme la valeur, la grandeur et la beauté de l’enfant (s’appuie sur la vision de Winnicott). Celui-ci va se nourrir son développement et son apprentissage dans les différentes découvertes qui s’offriront au cours de son parcours à travers des nouvelles expériences. Cela permet de ressentir un soi (Moi) propice à un développement sain synonyme de socle dans son ambition future. La seconde est l’idéalisation des parents. L’enfant, dans la petite enfance jusqu’à l’adolescence, a besoin d’admirer ses parents, de sentir leur puissance afin de se sentir protéger et de prolonger à travers soi dans le futur l’image idéal des parents en construisant son propre idéal.
L'envie surgit notamment lorsque ces besoins fondamentaux ne sont pas satisfaits. Si l'enfant est ignoré, critiqué ou si ses parents utilisent l'enfant pour leur propre gloire sans valider la sienne, le soi ne se solidifie pas. Il reste fragile, vide et sujet à la fragmentation (Adler). Le miroir apparaît alors brisé ou morcelé (idée s’orientant vers la vision de Winnicott).
Dans cet état de dénuement psychique, le sujet regarde l'autre. Il ne voit pas seulement quelqu'un qui possède un objet de valeur, il voit quelqu'un qui possède une forme vivante, admirée et cohérente. L'envie est alors la souffrance de constater que l'autre dispose de cette substance psychique dont le sujet a été privé. L'autre est envié pour son existence même, pour sa capacité à être reconnu. C'est ici qu'apparaît la rage narcissique (Heinz Kohut), une forme extrême et violente d'envie. Cette rage n'est pas une agressivité ordinaire, mais une réaction de survie, une forme de mécanisme de défense contre l’anéantissement.
Elle peut se représenter de l’extérieur par un parcours d’exception qui motive encore d’autres personnes à s’identifier. Une forme de dualité infini se caractérise sous le moteur de cette envie. Le commun n’attire pas chez l’homme, elle est le moteur archaïque et nécessaire au développement, comme si certaines formes de souffrances provoquaient un mouvement pulsionnel que l’Autre approuverait avec admiration par transfert de l’exception. Deux dualités dans une triade coexistent dans cette expression de l’envie.
Lorsque le Moi fragile est confronté à une humiliation ou à la réussite insolente d'un autre, il risque de s'effondrer. La rage narcissique (Heinz Kohut) vise à éliminer la source de cette douleur. L'envieux cherche à détruire, à effacer ou à rabaisser l'autre pour supprimer le contraste insupportable entre la brillance d'autrui et son propre sentiment d'invisibilité. Détruire l'autre, c'est tenter de réparer symboliquement la faille narcissique en supprimant le témoin de sa propre insignifiance. L’envieux et l’envie ont une signification différente car l’envie est la symbolisation de la réparation.
Contrairement aux modèles qui cherchent à supprimer l'envie par la culpabilisation, la psychologie du soi propose une voie de restauration. Puisque l'envie est le résultat d'un manque de nourriture narcissique, la guérison passe par la reprise du développement là où il a été interrompu. L’envie est un cri de détresse en manque de reconnaissance. Elle ne témoigne pas d'une méchanceté fondamentale, mais d'une fragmentation intérieure. C'est une pathologie du déficit : on n'envie pas ce que l'autre a, on envie ce que l'autre est, parce qu'on a le sentiment de n'être rien. On ne désire pas prendre sa place en le détruisant, on désire ce qu’il représente. Un sujet utilise les failles narcissiques (Heinz Kohut) pour devenir un être influent, à la tête d’une organisation reconnu. Il s’identifie et parvient à vaincre, grâce à l’identification, la projection et l’introjection à acquérir un équilibre, le sien, qui lui appartient. Sa faille, lui a permis, en retour, de provoquer l’envie dans de nombreux autres sujets. Ce qui permet, selon les besoins de chacun, de réparer la faille narcissique dans le regard de l’Autre. Cela s’avère profitable, tant que le sujet comprend qu’il ne s’agit que d’une représentation et que son existence ne peut s’exprimer que si en retour, la faille narcissique existe dans le regard de l’Autre. Paradoxalement, si le sujet s’aperçoit et réalise l’articulation de son envie, elle perd et modifie sa vitalité pour prendre place dans l’équilibre du sujet et non exclusivement dans la réalisation et le fantasme de l’Autre. « Un sujet déclare en analyse, je ne me suis jamais senti plus en paix et libre depuis que je suis numéro deux et non plus numéro un dans ma discipline. Pourtant cette rage de vaincre se nourrit-elle pas dans une certaine sublimation (Freud) et permet au sujet d’accéder ou de vouloir même dépasser celui avec il s’identifiait auparavant (Heinz Kohut) ? L’identification à l’envie, non pas dans un mouvement de destruction mais de reconnaissance et dans la volonté d’obtenir une dimension nouvelle, plus intense que ce qui a été reconnu jusqu’à maintenant plus ne produirait-il pas un mouvement nécessaire pour atteindre son but en exploitant l’identification qui le mène à la sublimation (Freud) et participe à son développement (Adler au-delà de Klein) ? Et cette envie qui puise son origine dans l’angoisse de castration (Freud) se projette dans un élan de construction sans avoir obligatoirement l’idée d’une quelconque destruction (Klein). La détresse participe à l’énergie vitale d’accéder au désir.
L'envie n'est pas seulement un concept théorique, mais une force agissante qui menace l'intégrité psychique des deux protagonistes de la cure (difficulté et alliance thérapeutique évoqué par Harold Searles). On peut situer l'envie dans certains cas cliniques au cœur de la relation entre un sujet vivant dans un chaos psychotique et un soignant perçu comme jouissant d'une clarté mentale et d'une stabilité émotionnelle. Pour le sujet dont la pensée est fragmentée, la capacité de l'analyste à faire des liens, à rester calme et à maintenir une continuité d'être peut-être vécue comme une insulte insupportable. Contrairement aux objets classiques (sein, phallus, richesse), l'objet envié ici est la fonction même de penser. Le sujet envie chez le thérapeute ces éléments essentiels. La possibilité du thérapeute de posséder une liberté intérieure face aux hallucinations ou aux angoisses de morcellement, sa capacité à transformer la souffrance en sens, son appartenance au monde des vivants, sa possibilité d’avoir des relations cohérentes et de pouvoir s’intégrer pleinement dans l’organisation sociétale. L'envie devient alors une réaction à l'humiliation ressentie face à la santé de l'autre. Le sujet vit le bien-être du soignant comme une preuve de sa propre déchéance. Pour lutter contre cette douleur, le sujet utilise l'identification projective de manière massive. C’est un processus où le sujet tente de vider le soignant de sa substance psychique. Ce n'est pas une simple imitation, mais une tentative d'introduction de son propre chaos chez l'autre. Le sujet cherche à projeter sa confusion, sa détresse et son incapacité de penser dans l'esprit du thérapeute. L'objectif inconscient est double : faire en sorte que le thérapeute ressente ce que le patient ressent, afin de ne plus être seul et détruire la capacité de penser du thérapeute pour que celui-ci ne soit plus un objet de comparaison humiliant.
La particularité de Searles est de décrire avec honnêteté l'effet produit sur le soignant. Il montre que le thérapeute peut se sentir soudainement incapable, confus, ou même envahi par une détresse qui ne lui appartient pas. Cette perte temporaire de sa santé mentale est le signe que l'attaque envieuse a réussi. Le thérapeute devient alors le réceptacle de la partie abîmée du patient. Si le soignant parvient à survivre à cette attaque sans se rejeter ou se figer, il permet au patient de découvrir que sa propre haine n'a pas le pouvoir de détruire définitivement la source de l'aide. Derrière la violence de cette envie et de ces attaques, se cache un désir désespéré de communion. En essayant de rendre le thérapeute aussi fou que lui, le patient cherche à créer une symétrie, un terrain commun où la solitude absolue de la psychose pourrait enfin cesser. L'envie est ici le dernier pont jeté vers l'autre, bien qu'il soit bâti sur la destruction. Il considère par ce biais que le psychotique peut avoir accès à l’autre. L’envie envers la santé mentale est le moteur principal des impasses thérapeutiques dans les pathologies lourdes. Le travail de l'analyste n'est pas de se protéger de cette envie, mais d'accepter d'être temporairement altéré par elle. C'est en acceptant d'être dépossédé de sa superbe et de sa certitude que le thérapeute peut transformer l'envie destructrice en un processus de croissance partagé.
La question de l'envie s'inscrit dans une réflexion profonde sur l'idéal du moi et les fondements de la réalité psychique. L'envie n'est pas seulement un affect, mais le moteur d'une véritable idéologie de destruction des différences fondamentales. Elle part du constat que l'enfant est confronté très tôt à une double limite : la différence des sexes et la différence des générations. L'enfant s'aperçoit qu'il est petit et qu'il ne possède pas la puissance génératrice du couple parental. Cette découverte est une source d'envie intense.
Dans un développement ordinaire, l'enfant accepte cette limite et projette sa perfection perdue sur un idéal du moi lointain. Il accepte de grandir pour, un jour, égaler les parents. L'envie est alors sublimée en ambition et en croissance. L'envieux, dans la perspective refuse cette attente et cette croissance (la nouvelle névrose). La douleur de l'envie est si forte qu'il choisit une voie de court-circuit qui se qualifie de position perverse. Au lieu de chercher à atteindre l'idéal par le travail et le temps, le sujet envieux tente de nier l'existence même de l'excellence de l'autre. L'attaque porte sur les limites de la réalité en niant la différence des générations, en faisant croire que l'enfant est l'égal de l'adulte, en rejetant la différence des sexes en faisant croire que tous les organes et toutes les jouissances se valent.
L'envie se traduit ici par une volonté de créer un monde où tout est équivalent. Une fixation au stade anal peut décrire ce processus : l'envieux veut réduire les qualités de l’autre à des excréments. Si tout est réduit au même niveau, s'il n'y a plus de distinction entre le créateur et le spectateur et surtout le travail et la paresse alors l'envie n'a plus de raison d'être.
C'est une haine de la transcendance et de la verticalité. L'envieux cherche à instaurer un monde horizontal où aucune grandeur ne vient plus l'offenser. L'objet ultime de l'envie est la scène primitive, c'est-à-dire la capacité du couple parental à créer la vie. L'envieux ne supporte pas d'être exclu de cette création. Sa réponse est de produire des simulacres. L'individu envieux devient souvent un maître de l'artifice. En faisant passer le faux pour le vrai, il se venge de la réalité qui l'a fait petit. L'envie est ici une force qui cherche à subvertir l'ordre du monde pour ne plus avoir à éprouver le manque. Cela s’élargit à la culture et à la politique mais aussi à la psychologie. Certains mouvements idéologiques qui prônent l'effacement total des distinctions sont mus par une envie collective contre la réalité. La promesse d'un monde sans limites et sans différences serait une réponse narcissique à l'envie de la puissance parentale. L'envie peut parfois être la racine du refus de la réalité. Elle mène à une esthétique du faux et à une éthique de la confusion. Guérir de cette envie signifie accepter la castration symbolique (Freud) tout en tendant à la réduire sans la détruire : reconnaître que l'on ne peut être tout, que l'on ne peut posséder le tout, et que la valeur de l'autre peut être une invitation à grandir plutôt qu'une insulte à exterminer (au-delà de Klein).