Confusion entre douleur et plaisir

Quand le sadisme se confond au plaisir : la pathologie

Chez Freud, le sadisme n’est pas d’abord une pathologie. Il fait partie, comme le masochisme, de ces « destins des pulsions » que l’on retrouve dans Pulsions et destins des pulsions (1915). Il décrit le sadisme comme le prolongement de la pulsion d’emprise, cette tendance primitive de l’enfant à maîtriser, contrôler, s’assurer de l’objet. Rien d’anormal donc, dans un premier temps, à ce que l’enfant veuille mordre le sein qui nourrit, tirer les cheveux, frapper dans un accès de colère. L’agressivité est constitutive de la vitalité. Sans contredire les observations, je dirais plutôt que le petit être débute par un comportement sadique instinctif que l’on assimile à une fonction innée qui diminue à mesure de son développement si l’on considère que son développement est « normal ».

Elle peut apparaître au moment où le sadisme se lie de manière directe et intime à la recherche de plaisir sexuel. On observe que si la satisfaction ne peut advenir qu’au prix de la souffrance infligée à autrui, alors l’équilibre pulsionnel se déplace. Il ne s’agit plus seulement d’agressivité canalisée, mais d’une organisation où la jouissance dépend du mal. C‘est là que la notion pathologique intervient si elle perdure et domine en permanence les débats intimes, la haine se confond à l’amour, le sadisme au plaisir pour le sadique et inversement, le plaisir au sadisme pour celui qui reçoit, le masochisme. Autrement dit, le plaisir sexuel s’adosse à la destruction. Cette articulation perverse ne relève plus de l’ambivalence structurante, aimer et haïr un même objet au même moment dans un instant T, mais d’une fixation où l’objet n’est supporté qu’en tant qu’il souffre.

Ce point est capital, car il  met en lumière avec une finesse clinique : le sadisme pathologique ne réside pas dans le fait d’éprouver de la haine ou du désir de puissance, sentiments dits universels, mais dans le fait que le plaisir ne peut s’accomplir sans cette haine mise en acte. C’est là que se joue une véritable dépendance : la souffrance d’autrui devient condition de la satisfaction. En ce sens, le sadisme pathologique n’est pas seulement une intensification de l’agressivité, mais une déviation structurale.

Cela est saisissant, parce que cela résonne avec cette idée plus large : la sexualité humaine est marquée par la plasticité et par le risque. L’enfant apprend très tôt que le plaisir est ambivalent, traversé par la haine, le désir de possession et la peur de perdre. Mais lorsque ce tissage échoue, lorsque la haine se cristallise comme unique voie d’accès au plaisir, le lien à l’autre bascule dans une zone périlleuse, où l’amour n’est plus possible sans destruction.

On a toujours insisté sur ce paradoxe : ce qui rend l’humain si riche, la cohabitation d’amour et de haine, est aussi ce qui l’expose à une forme de perversion. C’est comme si, en se collant trop fortement au plaisir, la haine cessait d’être un pôle dialectique pour devenir une condition absolue.

 

Quand le masochisme devient source de plaisir : la pathologie

Le masochisme est peut-être encore plus énigmatique que le sadisme. À première vue, il semble incompréhensible : comment la souffrance pourrait-elle devenir source de jouissance ? Comment le sujet peut-il désirer ce qui, normalement, est évité ?

On peut insister sur une distinction subtile. L’agressivité tournée contre soi, ce que l'on appelle d’abord le retournement contre la personne propre, est une voie normale de la pulsion. Tout enfant expérimente, à sa manière, des mouvements d’auto-punition ou de culpabilité qui participent à la régulation psychique. Mais lorsque le plaisir est condensé sur cette douleur subie, lorsque la souffrance infligée à soi devient la condition de la satisfaction, on entre dans le registre pathologique du masochisme.

Là encore, nous pouvons observer que le problème n’est pas la présence de la douleur, l’humain est traversé de conflits, d’angoisses, de sentiments d’échec, mais le fait que la souffrance devienne indissociable de la jouissance. Le sujet ne peut plus se contenter de désirer, d’aimer, d’aspirer : il doit être dégradé, être abaissé, être maltraité pour jouir. Comme si la satisfaction ne pouvait s’accomplir qu’au prix d’une déchéance de soi.

Ce point ne semble pas si vertigineux, même s’il renverse notre intuition la plus immédiate : le plaisir se vit normalement dans le soulagement, dans la détente, dans l’épanouissement. Or, pour le masochiste pathologique, ce soulagement passe par l’épreuve d’un excès douloureux. On y voit le signe d’un enchaînement pulsionnel complexe : le sadisme retourné contre soi, mais aussi la main du Surmoi qui, par la culpabilité, réclame sa punition. Dans ce cadre, le masochisme est l’allié d’une sorte de juge intérieur qui ne supporte pas le bonheur, et qui ne permet l’accès à la jouissance qu’en l’associant à la peine, une jouissance d’ailleurs souvent cérébrale que corporelle. 

La pertinence, c’est qu’elle ne réduit pas le masochisme à une « déviance » morale. On en fait une clé pour comprendre la fragilité du désir humain : la tendance à chercher dans la douleur une preuve d’existence, une intensité, voire une justification à jouir. Le pathologique commence là où la douleur cesse d’être une composante possible de l’ambivalence, pour devenir la porte obligée du plaisir.

Cette dynamique est corrélée à l’énergie libidinale et la pulsion sexuelle comme moteur de son expression. Mais ce lien ne se situe pas là où on l’imagine habituellement. Ce qui diffère, ce n’est pas tant l’acte en lui-même que la fixation du sujet sur la modalité de l’échange avec l’autre. Cette fixation est avant tout la résultante de la position subjective du sujet dans le monde. Ce n’est donc pas uniquement l’acte qui le caractérise, mais l’objet qui lui est corrélé, ainsi que ce qui se joue derrière cet acte, dans la vie psychique et sociale du sujet.

L’acte n’est alors qu’un symptôme bref, spectaculaire, parfois jugé immoral, qui permet une décharge momentanée de la tension interne. Sa réalité ne se situe pas tant dans l’acte que dans son quotidien, dans sa manière de se construire en dehors même de sa pulsion.

Dès lors, ne peut-on pas interroger la genèse et l’anamnèse de certaines situations socialement banalisées ?

Où se situe alors la limite entre l’effort structurant et le sadisme infligé à autrui ?

Dans le DCM, la pathologie n’a pas de connotation objectale hors de l’humain : elle est fondamentalement humaine. D’un point de vue clinique, on observe toutefois que l’investissement objectal peut se porter sur des objets humains ou non humains, un métier, un sport, une cause, ces deux dimensions étant étroitement liées et fonctionnant comme des vases communicants.

Là où le masochisme et le sadisme s’entrelacent, se déploie une dynamique en spirale. Si l’on peut analyser les mouvements internes du sujet, l’articulation essentielle ne se situe pas uniquement dans l’économie intrapsychique, mais dans ce que l’Autre attend du sujet singulier. Le normal et l’anormal ne sont alors que des constructions différentielles, définies à partir de comportements antagonistes et contextualisés. Une autre donnée fondamentale intervient : ce qui est investi et perçu dans l’objet par un sujet doit pouvoir être reconnu et compris par un autre sujet dans une perspective comparable et consentante. 

Du point de vue psychologique, ce qui est considéré comme normal se mesure avant tout aux répercussions comportementales, affectives et sensitives du sujet, ainsi qu’à sa capacité à assumer les conséquences d’agir ou de subir une action. A l’instar de toute organisation psychique, elle n’est pas figée : elle évolue dans son contenu, dans ses modalités d’expression et dans l’élargissement même de sa définition, en fonction de l’époque, de la culture et de la morale, lesquelles participent à façonner la structure et les formes évolutives de la pathologie.