Paranoïa

Les associations qui participent à l’un des registres énoncés vont influencer et procurer une allure singulière du paramètre à l’individu provoquant une vision multiple dans la configuration d’un registre. Ce n’est pas tant l’objet d’un socle qui est essentiel à observer, c’est la/les association(s) qui s’entremêlent à ce canevas produisant des effets tumultueux sur l’objet central étudié.

D’un point de vue biologique et psychologique, la paranoïa signale un danger perçu. Elle a pour but de protéger l’individu de toute attaque extérieure. Sans elle, nous ne pourrions pas survivre très longtemps. Avec le développement de notre espèce, elle s’est développée au cours du temps et s’éloigne d’un complexe archaïque, primitif. Elle concerne la névrose et la psychose. Son intensité accompagnée de phénomènes neurologiques va pouvoir orienter la personne vers l’un deux.

La paranoïa est-elle réelle ou purement dangereusement spéculative ? Cet aspect a toute son importance. Nous prenons pour hypothèse, d’après nos statistiques qui relèvent de la clinique expérimentale, que l’angoisse possède deux caractères fondamentaux, la culpabilité et la frustration dans sa structure inconsciente psychique en un même rapport. La sortie de l’angoisse, sous peine d’être condamné d’un état qui se rapprocherait ou s’incorporait à la folie (Réel de Lacan par exemple) déclenche un mouvement pulsionnel qui permet au sujet de se sortir de ce symptôme(signal).

Dans la névrose, la paranoïa précède l’angoisse. Je n’évoque pas ici les tumeurs du cerveau et les maladies neuro-dégénératives où les symptômes peuvent apparaître sous des aspects différents. L’angoisse, en tant que symptôme, permet à l’individu de ressentir un affect, par un processus de pulsion invertie, une impossibilité à se procurer une action. D’un autre côté, la paranoïa se traverse par l’élaboration d’un symptôme qui avertit un individu d’un danger perçu comme extérieur mais qu’il ressent de l’intérieur (début de projection). La paranoïa s’oppose à l’angoisse en s’accentuent, elle ordonne à l’individu d’agir pour contrecarrer et se protéger du monde extérieur tandis que l’angoisse immobilise l’individu en lui soufflant de sa petite voix interne, tu ne pourras pas faire face à la situation, tu n’es pas capable. Cette dialectique construira la pulsion qui s’associe aux deux contradictions liées et indissociables. Il n’y a pas d’angoisse sans paranoïa. L’angoisse retient le mouvement paranoïaque lorsqu’elle apparait de manière significative.

Je n’irais pas plus loin car ce n’est pas le sujet ici. Mais il me semble opportun de souligner cette composante. Si la paranoïa enclenche une exclusion par la fuite ou la disparition de l’objet de manière définitive dans le prolongement du temps, la situation est définitivement clôturée. Elle ne sera associée à l’angoisse que dans une perspective éphémère. Elle ne sera pas assimilée au traumatisme. L’angoisse n’a pas eu le temps d’établir son action dans l’expression de son apogée, la pulsion est instantanée. A partir de l’instant où on ne perçoit pas le décalage potentiel entre la réalité, sa perception et le danger, la corrélation et les répercussions de cette liaison provoque un rapport pathologique ou non chez le sujet. Le cerveau ne supporte pas le vide. Un bruit non identifiable raisonne dans le jardin. L’habitant s’interroge, le cerveau cherche une réponse qu’il ne possède pas, il ouvre sa fenêtre, un volet claque, il le stabilise, le bruit disparaît, le cerveau expulse le symptôme. Nous restons dans la névrose.

Pourrait-on dire qu’un psychotique n’a pas de traumatisme ? Ou plutôt, serait-il dans l’impossibilité d’y avoir accès, provoquée par une structure liée à la psychose ? Cette distinction permet de configurer l’exclusion de l’angoisse après la paranoïa. Nul doute que la paranoïa de nature psychotique est devenue ce que l’on tente à nommer et réduire comme la résultante d’une manifestation génétique. L’était-elle à ses débuts ? C’est du cas par cas selon l’influence des divers facteurs. Le traumatisme ne peut plus être perçu ; on évoque cet épisode lorsque la psychose est provoquée par un environnement qui est vécu, ressenti comme une perception non assimilée à une forme de logique du langage, une formulation qui ne peut être décrite. Mais l’angoisse dans la psychose se situe avant la venue de la paranoïa. On évoque une angoisse massive, archaïque, primitive. Mais cette angoisse, est-elle en corrélation avec le mouvement qui suit la paranoïa ou la paranoïa permet de rejeter l’angoisse inassimilable ?                                                                                                                                                                                                                                                                                 

Une femme évoquant sa relation avec sa mère et son père, aimant et maltraitant à son sujet durant toute son enfance, ayant eu des difficultés et l’impossibilité d’établir une quelconque relation durable et stable avec un être se met soudainement à insulter et s’exprimer violemment. Le soulèvement de quelques situations par le thérapeute fut perçu dans ses interrogations comme une non approbation de son vécu provoquant une colère clivante, le temps de la crise, assimilée à une haine farouche contre tout Autre, indépendamment du genre. Mais si on observe de plus près la séance, on s’aperçoit que de multiples signes paranoïaques et angoisses se sont cumulés, insignifiantes, dans la logique du langage mais suggérés par les diverses expressions du corps désarticulées, par une accélération verbale ou un prolongement silencieux de la part du sujet. Cette succession de rupture finirent par provoquer le point culminant de la séance en déclenchant le clivage.

En terme lacanien, elle donne son reflet dans l’imaginaire et le réel mais elle ne parvient pas à se concrétiser lors de la crise, dans le symbolisme. Une assistante médicale est obligatoire pour abaisser l’effet paranoïaque, la perception des stimuli. Le sujet adoptera alors le clivage, un mécanisme de défense archaïque et le mauvais objet provoquera une réaction violente à l’intérieur du sujet ou un repli sur soi extrême permettant son effondrement psychique.

Un cas courant concernant de nombreuses personnes serait le suivant. Le sujet oscille entre sa structure névrotique et le stimulus déclenché par la paranoïa le submerge pour déclencher sa structure psychotique déjà présente mais non sollicité par l’environnement. Le sujet a une structure paranoïaque inconsciente psychotique qui se déclenche à un stimulus qui ne peut être assimilé dans le symbolisme. L’angoisse est rejetée et ne peut être assimilée ; le sujet utilise la dénégation comme mécanisme de défense inconscient. La paranoïa est alors le symptôme qui le sauve de son angoisse insupportable (massive), survenu avant la venue paranoïaque.

On pourrait donc supposer que la paranoïa n’est pas simplement la conséquence interne perçu par le sujet. L’organisation sociétale, les stimuli externes pourraient favoriser l’avènement du phénomène et interférer sur la dépendance réactionnelle de l’humain face aux évènements extérieurs.

La paranoïa est un phénomène complexe. Lorsqu’elle est engagée, nous ne pouvons discerner si elle est vraie, exagérée ou fausse. Elle est perçue comme un danger véritable pour le sujet lui-même, que cela soit dans la psychose ou la névrose. Le ressenti est présent, c’est l’angoisse qui lui procure sa dimension future et catastrophique. Et c’est la paranoïa présente qui donne un ton immédiat à cette notion future.

Un individu vient consulter. Il possède une situation stable, aisée, dans une stabilité perceptible. Certains éléments de vie ont été traversés, influençant sa perception. Il se sent espionné, avec une impression d’être suivi en voiture, sur son téléphone, par son ex-femme, son propre fils. Il réalise, après un certain temps de vérification, qu’il s’agit d’une perception que l’on peut associer à un délire. Une paranoïa non justifiée, en décalage.

L’angoisse est synonyme du rapport à son Réel(Lacan) mais aussi en relation avec une certaine réalité. L’angoisse est le symptôme de ce qui le raccroche au monde de l’Autre. Sans cette angoisse, il n’y aurait pas de doute. La paranoïa engendrerait un mouvement de fuite provoqué par la peur, ou de destruction de l’objet. Elle s’associerait à une action. Ce qui n’est pas le cas lorsque l’on se situe dans l’angoisse. Pour sortir de celle-ci, le sujet, dans la plupart des cas, effectue une vérification. Le mouvement vers l’extérieur est réenclenché. L’ensemble disparaît (paranoïa + angoisse), la situation redevient sécure même si l’effet est souvent momentané.                                                                                                    

À l’heure d’aujourd’hui, la paranoïa peut être diminuée si son intensité est relative. La prise de médicament est parfois nécessaire mais elle risque aussi d’influencer d’autres paramètres indésirables par une réduction de la pulsion, une diminution dans le rapport émotionnel à l’objet provoquant une diminution de la potentielle jouissance de l’objet. Ce qui peut déranger le sujet.

Un individu envahi d’une paranoïa dont la teneur appartient à une structure névrotique inconsciente ou à la suite d’une situation post traumatique, pourrait avoir accès à une disparition totale du symptôme s’il est dans la capacité de percevoir le stimulus en dehors du phénomène lui-même. Observer, prendre le temps nécessaire, s’écarter du mouvement pulsionnel et réactionnel pour percevoir sa signification. C’est notamment un des sujets de la cure où cette fonction s’articule naturellement dans le processus.

                                                                                                                                                                                                                             

On peut considérer que la paranoïa, dans un rapport à la psychose, engendre la frustration, la colère, le rejet corrélé au versant haine sans la culpabilité, d’où l’absence d’angoisse et de refoulement après la paranoïa. L’angoisse n’a pas le temps de s’initier à l’intérieur de l’individu et rejette toute responsabilité culpabilisante chez la personne en question. La colère associée au versant haine, propulse, vers un désir du sujet, la destruction de l’objet, en utilisant le clivage kleinien, semblerait-il. L’angoisse apparaît massivement, inassimilable mais avant la paranoïa, c’est ceci qui différencie entre autres dans le processus entre névrose et psychose dans ce contexte paranoïaque. Le degré de l’angoisse, son intensité va orienter et exploser le Moi du sujet en s’exprimant dans la paranoïa. La pulsion devient l’objet central, l’énergie libidinale désorganise l’organisme et le psychisme simultanément. Mais comment cette pulsion a pu se mettre en œuvre sous cette forme ? La pulsion, je le rappelle comporte deux fondamentaux, son mouvement (sa forme) et son but. Il ne s’agit pas d’instinct en psychanalyse puisque celle-ci se définit par une fonction innée alimenté par une forme unique. Elle existe cependant chez le bébé comme le réflexe de Moro, le grasping, etc. Nous pouvons présupposer que la pulsion humaine puise sa genèse dans ses instincts que la psychanalyse nomme pulsion d’auto-conservation ou pulsion de vie lorsque le danger est imminent (comme se protéger des mains lorsque reçoit un coup au visage) dans certains cas. Alors que l’animal détient des automatismes neurobiologiques héréditaires et identiques chez tous les membres de l'espèce, l’homme possède aussi des similitudes comportementales accompagnés de nombreuses diversités. Le paranoïaque en tant que pathologie réagit à un danger interne (une pulsion inacceptable) qu'il a projeté sur le monde extérieur. Son délire est une tentative de reconstruction psychique, pas un réflexe biologique. Cependant le cerveau n’accepte pas le vide et se positionne comme un retour à un instinct primitif en auto-défense si un bruit mettant en danger son équilibre, il ne restera pas indifférent à la situation s’il se sent attaqué par un élément externe. Cette réaction semble biologique, qu’il s’agisse d’un danger réel ou non. La paranoïa est, après son apparition une construction psychique complexe issue du travail de la pulsion, du narcissisme et des mécanismes de défense (projection, dénégation).                                                                         

D’un point de vue psychanalytique, on pourrait considérer que le lien entre paranoïa et facteur scopique est réel, mais on le considère comme un phénomène interprétatif. Notre système oculaire, le regard, avoir le sentiment d’être vu sans voir l’objet, réellement, déclenche une angoisse fantasmatique. Le sujet paranoïaque peut vivre le regard d’autrui comme intrusif, persécuteur, le fantasme ou la structure inconsciente du phantasme va s’organiser à l’intérieur du sujet pour donner un sens sous forme délire dans l’expression d’un scénario mais vécu comme la certitude potentielle d’une réalité.

Chez Freud, la paranoïa est essentiellement définie à travers la projection : ce qui n’est pas supportable pour le sujet est attribué à l’extérieur, y compris des affects liés au désir, à la jalousie ou à la haine. Le facteur scopique n’est pas un concept autonome, mais le regard peut déjà participer à l’émergence du délire quand il est support d’une tension narcissique ou d’une blessure du moi. Autrement dit, la vision n’est pas la cause unique, mais elle peut servir de point d’accrochage au mécanisme paranoïaque.                                                                         

Le facteur scopique se précise lorsque le sujet paranoïaque est saisi par l’image de l’autre et le sentiment d’être regardé. La paranoïa est alors liée à une défaillance symbolique qui laisse le sujet s’exposé à des signifiants de persécution et à une jouissance localisée dans l’Autre si on s’appuie sur un discours lacanien. Le regard n’est donc pas seulement un sens perceptif, mais un lieu où se condensent une rivalité imaginaire, pouvant amener à une interprétation délirante et un sentiment d’intrusion. En pratique, la clinique expérimentale s’oriente vers l’option suivante : plus le sujet interprète le regard d’autrui comme chargé d’intention, plus le registre paranoïaque devient plausible. Mais le regard peut posséder dans sa teneur et dans son essence un facteur paranoïaque. Dans une espèce animale, comme le chien, par exemple lorsque les regards se croisent, ils comprendront par leur contenu s’ils doivent aller au combat ou pas. Dans l’espèce humaine, le regard porte toute sa dimension paranoïaque ou amicale selon la nature de ce qu’il représente. Pour ceux qui possède une certaine expertise dans ce domaine, il est possible de discerner à travers le regard, les différentes intentions possibles qui vont se succéder à celui-ci. Aucun autre de nos sens possède cette particularité auprès des mammifères et de l’espèce humaine

 

En conclusion et dans une vision simpliste, la psychose démarre de l’angoisse pour se diriger vers la paranoïa. C’est ce qui s’opère dans la phase pré-délirante. Le sujet subit un effondrement intérieur, une perte des repères de la réalité. C’est une angoisse de morcellement inassimilable, innommable. Le monde apparaît étrange, terrifiant. Cette vision ne peut pas s’expliquer dans une logique. Afin de ne pas sombrer dans la folie totale, la psyché cherche à sortir de l’impasse et constitue le délire. En devenant paranoïaque (on me veut du mal), le sujet construit une logique sur ce qu’il ressent afin de sortir de son angoisse, intolérable. Il utilisera le clivage comme mécanisme de défense inconscient (le mauvais sein), afin de détruire le mauvais objet mais dans une pulsion d’auto-conservation et dans un désir de destruction fondamentale.                                                                                                                          Le premier traumatisme ne peut être vécu que dans la petite enfance même. Le petit enfant n’a pas les outils pour pouvoir le vivre autrement et provoque dans son refoulement ce que L’on/je nomme morcellement. C’est ce qui concerne ce qui ne peut être assimilé en une seule entité.

Il se fragmente plutôt, se dissout au fur et à mesure du temps pour s’éparpiller aux quatre coins de la psyché, d’où la multiplicité possible des déclencheurs. Dans la psychose, le traumatisme ne peut être reconstitué durant tous ces pans de vie. L’angoisse puis la paranoïa est assimilée fréquemment au complot. Plus précisément, l’angoisse quitte rarement le sujet, elle est présente, à l’affut, prête à bondir, la paranoïa est la première symbolique symptomatique de son angoisse massive. Le clivage s’ensuivra. Il a la particularité dans la psychose, de provoquer un délire et de s’orienter vers un objet précis. C’est le point commun entre la névrose et la psychose, la dimension du délire est cependant totalement différente. Je ne développerais pas ici les caractéristiques du clivage car je ne la décris pas simplement dans l’impossibilité d’incorporer le « non » dans le rapport symbolique à la réalité. Je comprends le parallèle de Mélanie Klein dans sa description du bon et du mauvais sein, sa pertinence pourrait nous amener à pouvoir considérer le clivage d’une manière bien plus complexe. Sa pulsion, sa vitalité adulte, mature va accentuer sa paranoïa. Son association à une angoisse massive, ultra-intense est l’organisation d’une pulsion invertie provoquant un écroulement du Moi. Le clivage est en faîte la réaction à l’angoisse d’où sa forme manichéenne qui ne répond pas directement au refus ou à la dénégation totale du sujet face à tout objet mais à la nécessité de contrecarrer son angoisse massive. Le non en tant que tel, dans une représentation de négation ne peut exister, nous ne possédons pas ce potentiel, comme toute forme de négation, aussi bien dans la névrose que dans la psychose. Le clivage s’associant à la paranoïa ne peut associer les deux paramètres du « non » ambivalent. Ce non est l’association inconsciente du sujet envers l’Autre, un parent ou une autre personne. Dans la névrose il s’associe, en règle générale, à la séduction, au désir d’être aimé, au respect et à la peur. Dans la psychose, il s’associe essentiellement à la peur, la terreur de l’Autre entrainant un mouvement extrême d’agressivité.

Dans la névrose, on va pouvoir reconstituer l’objet du traumatisme, ce morcellement en un seul objet. Cet objet pourra être assimilé ou du moins, géré.

La paranoïa dans la névrose regroupe entre autres la jalousie maladive qui se manifeste par exemple par le traçage des moindres faits et geste d’une femme/homme vers son mari/femme en imaginant des scénarios d’infidélité. Cet être à une peur panique de l’abandon. Cette angoisse existe auparavant mais elle est imperceptible, elle se réactive à la suite d’un déclencheur, un mouvement paranoïaque, d’où une baisse importante de l’estime de soi durant la période d’« angoisse ». Face à la réalité, en cherchant les preuves concrètes, des vérifications afin de s’éloigner des scénarios catastrophiques. Si les faits s'avèrent véridiques, l’angoisse peut augmenter momentanément dans un premier temps puis, contre toute attente, devant l’évidence des faits, provoque chez le sujet une action en conséquence et par là-même, le symptôme de l’angoisse disparait pour laisser place à la colère, voisine du clivage. Le deuil de la relation avec toutes ces étapes prendra le temps nécessaire si la notion de perte est notifiée. Le deuil pour certain n’est pas forcément l’acceptation du « non » mais l’apprentissage et la perspective d’un nouveau « oui », éloignant la perspective et la présence de l’association angoisse-paranoïa de l’objet.                                                                      

La paranoïa effectue la liaison entre le traumatisme et l’angoisse même si l’objet s’exprime sous des formes infinies.